
Souvenirs en vue
De retour en Kanaky-Nouvelle-Calédonie pour la 83ème fois (j'arrondis au-dessus), je réalise combien les souvenirs m'entourent.
KANAKY-NOUVELLE-CALÉDONIE2026CONTEMPLATION
1/1/20268 min lire
Marrant, ce matin j’ai bloqué un peu sur la vue que j’avais en prenant mon café. Parce qu’elle était belle, d’une part, et révélatrice d’autre part. Après ces jours de pluies denses et fréquentes, le ciel de Kanaky-Nouvelle-Calédonie était redevenu bleu, de la teinte particulièrement claire et intense qu’on trouve aussi dans son immense lagon isolé dans le Pacifique sud. Sous le soleil estival, pas encore au zénith mais déjà en scène, la végétation reprenait des couleurs. Le panorama ouvert sur les verdoyants Monts Koghi était sublimé par les flamboyants, de larges arbres dont les fleurs rouge feu portent bien le nom, par les mangues orange et violacées qui finissent de murir au soleil et par le versant sombre au sommet vert tigineux que forme à leur bout le Pic Malaoui. Ça m’en a rappelé l’ascension, une de mes premières randos sur le territoire, que j’avais finie rouge vif d’effort et d’UV, entre le garance et le vermillon je dirais.


Sur celle-ci on voit bien le Pic Malaoui et mon aptitude de graphiste.
Aujourd’hui je le regarde depuis Koutio, au nord de Nouméa, où je vis pour quelques semaines chez des amis partis en vacances. Ça se fait ici : en vivant dans cet archipel loin de tout, on y creuse si bien son archi-trou que quand on le quitte c’est souvent pour quelques semaines, alors on s'arrange avec quelqu’un pour venir occuper la maison. Ça permet qu’elle soit surveillée, que le terrain soit entretenu, que les animaux soient chouchoutés. Et moi ça me permet d’avoir un logement sans me prostituer, j’aime bien.
Mon rituel du matin y est devenu ce temps dans la piscine, parfois à lire, parfois à siroter un café, parfois à m’asseoir au fond en apnée sous la surveillance inquiète de la chienne Poupette. Une seule fois j’ai envisagé de tout faire en même temps, mais elle avait levé les yeux au ciel si haut et poussé un soupir si profond que je m'étais résigné avant que le café ne finisse de me faire réaliser ma bêtise. Profiter de ce bain d’eau claire est une façon plutôt très très agréable de commencer mes journées ! Et puisqu’ici c’est l’été, l’entrée dans l’eau que le soleil maintient très très facilement à plus de 30°C est plutôt très très agréable aussi.


Ce matin je lisais, assis dans une bouée avec ma tasse sur la margelle, quand j’ai bloqué, comme je te le disais, sur la vue. Avec au loin le Pic Malaoui, donc, qui me rappelait mes séjours précédents et les années de vie que leur cumul représente. Au fond du jardin les cocos verts tombés de leur cocotier et dont j’ai bu l’eau douce et acidulée quelques jours auparavant ont été dispersés sur la pelouse, étalés au gré des machouillages des chiennes. Elles sont étalées sur le sol elles aussi, les adorables Seidi et Poupette, dont j’ai la garde ou qui me gardent je ne sais plus. On s'entend bien tous les trois, surtout quand je rentre du travail le soir et que c'est l'heure de la tournée de croquettes, mais pas seulement : je ne compte plus les fois où je me suis assis pour écrire et que dans la minute-même Seidi était venue s'allonger au sol de la terrasse en posant son doux museau poilu sur mes pieds. Tout à mon élan de contemplation, c'est la minette que je vois, posée comme postée sur l’immense table ronde de la terrasse, Chat-Pigeon regarde fixement une proie potentielle dans le grand manguier : un oiseau ? Un lézard ? Une feuille ? Ça peut tout être, du moment que ça bouge.


Le plus long Chat-Pigeon du monde
Un lézard, d’ailleurs, j’en vois un juste devant moi qui se laisse le plaisir de cuire sur des graviers : ici, comme en Polynésie-Française, à la Réunion ou en Guyane, on les appelle des margouillats. Ailleurs, le plus souvent, on les appelle des geckos, vocable né du bruit que certains produisent après quelques claquements gutturaux. Dans Le Robert on les appelle Hemidactylus frenatus mais de ma bouée, je l’appelle « psst, pssstt ! ». Sans trop de résultat, cela dit. J'en ai déjà vus des gros comme une claquette d'enfant ici, en Australie ou en Birmanie. J'en ai aussi vus des si petits qu'ils étaient encore dans l’œuf. Je n'ai jamais eu connaissance qu'ils soient perçus négativement quelque part ; ici par exemple, on leur est reconnaissant de manger les moustiques. TRES reconnaissant.


Ci-dessus, un gecko/margouillat. Ces lézards sont généralement aussi vifs que craintifs mais Tony, qui posait pour cette photo, est un pote.
À côté, plus près, je vois ma timbale, que je m’étais offerte à Hawaii. Une tasse d’alu au fond bombé dont la forme rappelle celle des verres Glencairn, que les amateurs de scotch whisky apprécient pour la concentration des arômes qu’ils permettent au nez. Mais qui ne servent généralement pas à boire aussi du horchata au Guatemala, du barraquito aux Canaries ni du kava au Vanuatu. Le revêtement d’imitation bois de cette tasse commence seulement à s’écailler après sept ans d’usage quotidien, même en trek, même en mer, même en bivouac en forêt ou sur un îlot. Ça commence à faire un bail que je trimballe cette timbale à deux balles sur ma route, costaud le p’tit pot !


À gauche : un verre à whisky de chez Glencairn Crystal, avec sa forme caractéristique en tulipe.
À droite : ma bonne vieille timbale que j'ai depuis presque 2000 ans.
En le saisissant de ma main droite pour me caféiner un peu, je constate que je porte aujourd'hui au poignet un bracelet que j'avais acheté pour le prix d'une boule de glace à Bali, en Indonésie : une bande d’argent dans laquelle est gravée une frise de vagues rondes et noires, un bijou que j’ai porté, perdu, retrouvé, re-perdu, re-retrouvé, re-re-perdu… et ça à peu près autant de fois que les vagues vont et viennent là-bas sur les plages d’Uluwatu ou de Canggu. Il m’est toujours revenu avec le ressac. C’est-à-dire que je l’ai retrouvé dans un sac mais plusieurs fois.


Au poignet gauche, une autre bande d’argent, aux reliefs imprimés par des fibres de noix de coco ici en Kalédonie, borde un petit tatouage fait en Thaïlande, la veille du départ pour ma première aventure australienne : combo géographique ! Ce tattoo se compose de trois symboles, trois caractères thaïs qui forment le mot sanuk sous la forme สันุก (que les connaisseurs me pardonnent et/ou me signalent toute approximation, bien à vous, cordialement et qui plus outre) qui désigne plus ou moins la dimension d'amusement, de profiter de ce qui arrive. Le doublon sanuk sanuk résume à lui seul une mentalité locale positive et forte, celle de la résilience, de l'acceptation, du "c'est arrivé, que peut-on en tirer de meilleur ?". Carrément compatible avec mon flex de réflexion réflexe "au pire, qu'est-ce que je risque ?" alors je m'en étais nourri pendant mes deux séjours là-bas.
Autour du cou je porte d’autres bijoux d’autres pays. Une turquoise enfilée en macramé : souvenir pas cher mais précieux, elle me permet de garder avec moi un peu de l'amour partagé avec la communauté qui habitait le surfcamp dans lequel je vivais au Nicaragua ainsi qu'avec la personne qui me l'a offerte. Une aigue marine (montée en macramé aussi mais par Céline, avec qui j'ai survécu à la rencontre avec un poulpe à anneaux bleus) : une pierre offerte par François (avec qui j'avais fait un bataille de crottes de biques au lance-pierre au Portugal, faudra que je te raconte ça) en Nouvelle-Zélande, qui l'avait obtenue au Népal mais qui devait provenir du trésor perdu d'une sirène, comme le dit la légende. Je porte aussi un morceau de bois en cabochon : acheté en France à un artisan français qui le tient d’un arbre végétal de France issu d'une forêt arboricole française de France... bon, celui-là n'est pas particulièrement chargé émotionnellement mais j'aime bien.


Les voyages créent des souvenirs, dont certains sont tangibles.
Soudain Chat-Pigeon sursaute et accourt, me sortant à mon tour de la torpeur, apparemment sans raison. Quand je tends le bras pour la gratouiller et la rassurer je sens sa tête vibrer contre mes doigts. Son nom lui vient de ce qu’elle roucoule plus qu’elle ne ronronne et je pourrais presque l’entendre si mes oreilles en mousse n’étaient pas submergées par des bruits festifs dans le voisinage. Des restes de musiques enjouées et de fréquents éclats de rire volent encore et colorent cette matinée de changement d’année. On est le 1er janvier ici et je m’amuse une nouvelle fois des effets insolites du décalage horaire : à cette heure, sept heure et demie, on est passé en 2026 alors qu’en Europe les amis et la famille sont encore en 2025.
Je pense à Jo, l'ami avec qui je n'ai pas plongé à Sumatra (article à venir prochainement !), qui ne manquerait pas de valider que lui et sa Vendée d'amour s'approchent de 1860, mais ce n'est pas mon genre de me moquer, non non non, et si je dois dériver ce sera dans l'eau seulement. Alors je laisse flotter à nouveau mon corps, d'abord, et puis très vite mon esprit aussi. C’est une nouvelle étape que j’ouvre en revenant sur cette île, la Grande Terre, la principale de l’archipel néo-calédonien. Celle qu'on surnomme affectueusement le Caillou. Je ne pourrais pas le faire monter en collier celui-là, mais je le porte dans le cœur ce petit territoire qui m’a déjà tellement vu vivre, depuis les dernières semaines de 2012, jusqu'aux premières heures de 2026. Et bientôt je profiterai à nouveau de son lagon en apnée, en bateau ou en surf. Bientôt j'irai à nouveau dans ses forêts à cheval, à moto ou à pied. Déjà je sais que j’en tirerai de beaux souvenirs à garder dans la tête, sur la peau… et à te raconter aussi !


"Aimer, c'est regarder dans la même direction que ses deux potes à poil et à quatre pattes"...
Attends, non, c'est pas ça !
